Les Fous qui voulurent parfaire l’Éducation
Les gens de faculté, alliés aux fonctionnaires,
Décidèrent de concert, un froid matin d’hiver,
Où farandole de flocons volaient dans l’air,
De modifier ensemble la langue de leurs pères.
À l’université, chacun dans une chaire,
Opulents et repus, ils pérorèrent.
Ô lecteur qui me suit,
Préparez votre esprit
Aux pires inepties,
Car l’intelligence des ânes les amplifie !
Le docteur Pédantus en premier suggéra :
– « À quoi bon faire usage des accents et trémas ?
Supprimons-les, déjà.
Ils sont bien inutiles et causent vains tracas.
Quel besoin avons-nous de tous ces traits d’unions ?
Ils gênent la lecture pour bien peu d’intérêt.
– Voilà, dit Énatus, qui est bien opéré.
Et abrogeons dès lors toute ponctuation,
Pour un écrit plus fluide sans pauses ni arrêts.
Et pour se libérer,
Chacun écrira à l’envers ou à l’endroit,
De gauche à droite et vice versa
De bas en haut, de haut en bas !
– Terminons-en aussi, une bonne fois pour toutes,
Avec ces distinctions ridicules et antiques
Entre mâle et femelle, masculin, féminin.
Par sotte obstination,
Ce sont les fanatiques
Qui nos tournures compliquent
Et n’y entendent goutte.
– Sur ce, je vous rejoins.
Voyons un autre point :
Quelle idée saugrenue de conjuguer les verbes ?
Celui qui l’inventa était bien peu logique !
Sans ces lois notre langue n’est-elle pas superbe ?
Qu’a-t-on besoin enfin d’accorder bêtement
Verbe avec son sujet, adjectif avec nom ?
Ces antiques pratiques
Sont du néolithique !
Nos écoliers sans peine désormais s’instruiront.
– Mais est-il nécessaire vraiment de les former ?
Leur esprit naturel n’est-il point suffisant ?
À quoi bon saturer leur désir de connaître,
Risquer de les brimer ?
Ils sauront par eux-mêmes être leurs propres maîtres.
Et quel besoin d’écrire ? Seraient-ils donc muets
Qu’ils ne puissent traduire leurs actes et pensées ?
– Et ce fameux Molière dont on parle toujours ?
Il est temps désormais de le bannir des cours.
Trop de complexité nuira à la santé
De nos chers étudiants, qui se verront lassés,
Dépités, voire blessés…
Quant à ce La Fontaine, il est bien superflu
D’étudier ses fables et contes farfelus…
– Cette pieuse réforme il faut développer…
Pourquoi s’embarrasser de savoir bien compter ?
Ces milliers d’heures passées à dessiner des droites
Sont le fruit d’une vue stupide et maladroite :
À coup sûr, la pensée en devient plus étroite
À s’enfermer des heures en multiplications,
Géométrie ardue, ou sévères équations !
Et les chiffres romains, quelle calamité !
Sommes-nous aujourd’hui ou dans l’antiquité ?
– J’abonde en votre sens, étendons la réforme,
Et supprimons aussi l’Histoire de nos normes.
Pourquoi donc ressasser un passé trépassé ?
Méthodes ancestrales ô combien dépassées !
Et la Géographie ? est-elle indispensable ?
Qu’il faille réciter tant et tant de chapitres,
Gribouiller sur des cartes, penchés sur des pupitres,
Quelle contrainte misérable,
Et pour quel résultat ?
Chacun en voyageant connaîtra les États…
Il faut évidemment aborder l’essentiel :
Vidons la Philosophie de son sel…
En quoi cela sert-il de lire Démocrite,
Socrate ou Héraclite ?
Les gens en auront-ils plus de pain pour autant ?
Laissons là ces rêveurs, qui depuis trop longtemps
N’ont jamais procuré nourriture ni argent.
Ainsi nous garderons, afin de les distraire,
Sans toutes ces corvées et travaux délétères,
Nos élèves ravis, reposés et contents,
À jouer tout leur soûl, et ainsi se parfaire
En suivant leurs désirs, selon leurs caractères :
En aucune façon nous ne les contraindrons,
Et ils disposeront
Librement de leur temps. »
Ainsi l’armée des ânes sera-t-elle éduquée
Préparant un futur diablement compliqué,
Un royaume de crétins sots et analphabètes,
Avec pour seul bagage une bulle d’air dans la tête !